02 de março de 2020

Madame Anne Hidalgo

Mesdames et Messieurs représentants du Conseil de Paris

Mes amies et mes amis,

Je vous remercie de tout mon cœur du titre que la Ville de Paris vient de me décerner aujourd’hui par le biais de ses représentants. Je remercie tout particulièrement Madame la Maire Anne Hidalgo de sa généreuse nomination, et le Conseil de Paris qui l’a adoptée.

En vérité, ce titre devrait s’étendre aux femmes et aux hommes qui défendent la démocratie et les droits de la personne humaine, et aux Brésiliennes et Brésiliens qui luttent pour un monde meilleur.

Remporter ce privilège est quelque chose qui me touche singulièrement, du fait que la ville de Paris est universellement reconnue comme le symbole perpétuel des droits de la personne humaine et de la plus haute tradition de solidarité à l’endroit de ceux qui sont persécutés.

Et celui-ci m’émeut de façon particulière parce qu’il m’a été accordé au cours de l’un des moments les plus difficiles de mon combat, alors que j’avais été illégalement incarcéré – une prison politique imbriquée dans un processus qui n’a pas encore pris fin.

Un moment où nous avions le plus besoin de solidarité internationale pour dénoncer les injustices commises contre le peuple brésilien et les agressions à l’État de droit dans mon pays.

Et le peuple de Paris, comme en tant d’autres occasions, nous a étendu sa protection fraternelle. Je me souviens d’avoir écrit, dans une lettre de remerciement en octobre dernier, que Paris brisait le mur du silence qui dissimulait les crimes commis contre la démocratie au Brésil.

J’aurais aimé me trouver ici dans cette ville libertaire tout simplement pour célébrer la fraternité entre les peuples et pour me souvenir des liens de solidarité qui nous ont unis tout au long de l’histoire. Après tout, il y a toujours eu de la place pour les Brésiliens et les Latino-Américains parmi les défenseurs de la liberté que la ville de Paris a accueilli.

Mais il est de mon devoir de parler ici au nom de ceux qui sont victimes dans mon pays le fléau du chômage et de la pauvreté, de l’abrogation des droits historiques des travailleurs et de la destruction des fondements d’un projet de développement durable, susceptible d’offrir de l’inclusion et des opportunités à tous.

Il est également de mon devoir de parler au nom des millions de familles qui vivent de l’agriculture, et au nom des populations qui habitent les berges des rivières et les forêts, des peuples autochtones et des peuples de l’Amazonie, et de dénoncer la destruction délibérée des sources de vie dans notre pays du fait des politiques irresponsables et criminelles d’un gouvernement qui menace la planète.

Ce qui se passe dans notre pays est le résultat d’un processus d’affaiblissement de la démarche démocratique, stimulé par la cupidité de quelques-uns et par un mépris mesquin envers les droits du peuple ; un mépris dont les racines profondes peuvent être décelées dans les 350 ans d’esclavage au Brésil.

Au cours de la brève période historique durant laquelle le Parti des travailleurs a gouverné le Brésil, bon nombre de ces droits ont été mis en application pour la première fois. Parmi ceux-ci, le droit fondamental des Brésiliens de pouvoir nourrir leur famille tous les jours, ce qui est devenu possible grâce à l’association du Programme Bolsa Familia (Bourse famille) à d’autres politiques publiques : la valorisation des salaires et la création d’emplois.

Nous sommes particulièrement fiers d’avoir pu ouvrir les portes des universités à quatre millions de jeunes, pour la plupart des noirs, des habitants de la périphérie et des coins les plus isolés de notre immense pays ; presque toujours les premiers à conquérir un diplôme universitaire depuis des générations.

Des milliers de ces jeunes ont eu l’occasion d’étudier dans les meilleures universités du monde, grâce à un programme créé par la présidente Dilma Rousseff. Plusieurs de ces universités, bien entendu, se trouvent à Paris.

Il a fallu 13 ans de gouvernements préoccupés prioritairement au sujet du bien-être du peuple, pour être à même de commencer à renverser le fléau séculaire de l’inégalité dans notre pays.

Ce processus n’a signifié qu’une petite étape – si nous tenons compte de l’ampleur du défi. Mais il est sûr que nous sommes sur la bonne voie : 36 millions de brésiliens sont sortis de l’extrême pauvreté et le Brésil a quitté la triste carte de la faim de l’ONU.

Ce processus, durant lequel nous avons commis certainement des erreurs, mais qui s’est soldé par un nombre beaucoup plus important de réussites, a été interrompu en 2016 par un coup d’État parlementaire, soutenu par de puissants intérêts économiques et géopolitiques, et appuyé par des porte-paroles introduits dans les médias et dans les postes clés des institutions.

Comme vous le savez, la présidente Dilma, une femme honorable, a été destituée par le Congrès sans avoir commis le moindre crime, moyennant un processus où des accusations vides se dissimulaient derrière des formalités.

Ce premier coup d’État contre la Constitution et la démocratie a été suivi par une farce judiciaire lors de laquelle j’ai été condamné, également sans avoir commis le moindre crime, par un juge qui est maintenant ministre du président qu’il a aidé à élire à la faveur de mon arrestation.

Lorsque la justice électorale a révoqué ma candidature, contrariant une décision de l’ONU fondée sur des traités internationaux signés par le Brésil, nous avons lancé la candidature de notre camarade Fernando Haddad.

Celui-ci a été victime, par le biais des réseaux sociaux, d’une des campagnes les plus perverses de mensonges, lancée et financée illégalement par son adversaire : un crime électoral que nous avons dénoncé et qui, jusqu’à cette date, près de 18 mois déjà, n’a pas encore été examiné par la juridiction compétente.

Le candidat qui a remporté ces élections, qui est d’ailleurs depuis toujours connu par ses attaques contre la démocratie et contre les droits de l’homme, a été épargné par les grandes chaines de la télévision de débattre avec notre camarade Haddad. Ces médias sont donc co-responsables de l’ascension au gouvernement du Brésil d’un président fasciste.

La triste situation dans laquelle se trouve mon pays et la souffrance de notre peuple est la conséquence d’attaques renouvelées, graves ou plus ou moins graves, contre l’État de droit, la Constitution et la démocratie.

Si je me trouve aujourd’hui ici, en état provisoire de liberté quoiqu’encore privé de mes droits politiques, c’est parce qu’en novembre dernier, à la majorité des voix de ses membres, la Cour suprême du Brésil a reconnu pour tous les citoyens, le droit constitutionnel à la présomption d’innocence qui avait été refusée au citoyen Lula à la veille de mon arrestation.

Ici, en Europe, je souhaite rencontrer et remercier tous ceux qui nous ont soutenus en ces temps difficiles et tourmentés. Mais je souhaite surtout dialoguer avec ceux qui travaillent pour faire face à l’inégalité, ce chancre créé par l’homme, qui érode le concept même de l’humanité.

Je veux partager avec vous les politiques réussies que nous avons mis en œuvre au Brésil, connaître l’expérience et les projets d’autres pays et de ceux qui prennent au sérieux les inégalités dans le monde et luttent contre celles-ci.

Lors de ma récente rencontre avec Sa Sainteté le pape François, j’ai été frappé par l’enthousiasme avec lequel il convoque les jeunes économistes à débattre et à à trouver des moyens de résoudre cette question, cruciale pour le présent et l’avenir.

Je voudrais proposer aux dirigeants politiques, aux gouvernants et à la société civile des plus divers pays, de promouvoir, de façon conjointe, non seulement un débat, mais également de présenter des actions concrètes en vue d’inverser les inégalités.

Je sais que c’est possible. Nous devons croire dans la jeunesse comme le fait le pape François. Nous devons croire dans l’humanité et dans notre capacité à construire, au moyen du dialogue et de la politique, les fondements d’un monde plus juste.

Je sais à quel point la solidarité internationale a été importante en Europe, aux États-Unis et dans le monde entier, afin que le processus démocratique, l’État de droit et la justice pour tous dans mon pays soit pleinement rétabli. Et encore une fois, je vous remercie au nom de ceux qui sont les victimes des conséquences de la situation actuelle.

Le peuple de Paris m’accueille aujourd’hui parmi ses citoyens, en reconnaissance de ce que nous avons fait –nous et tant d’autres camarades, au moyen d’une participation sociale intense – pour réduire les inégalités et lutter contre la faim au Brésil.

Je veux maintenant, avant de vous dire au revoir, vous assurer que notre lutte se poursuivra grâce à la participation de vous tous, parce qu’il s’agit en fait d’une lutte pour la restauration de la démocratie, de l’égalité, des droits de ceux qui ne disposent pas de protection, de l’humanité et de la paix.

Merci.”

Lula